Mémoire balte

[… et lituanienne …. avec quelques repères géopolitiques et culturels]

Le 6 juillet 1919, Jurgis Smolski, juriste et écrivain âgé de 38 ans, est abattu au coin d’un bois à Pakriaunys, dans la région de Rokiškis.

Germaine Geelens, institutrice née à Verviers 32 ans plus tôt, veuve enceinte de deux mois, rédige peu après un rapport sur papier pelure , reproduit ici dans sa dactylographie originale . Nous l’éditons avec une traduction en lituanien : L’armée de l’ordre en Lituanie – Tvarkos armija Lietuvoje.

Voici la version de l’officier incriminé. Les tueries en série du régiment de Glovackis contre des civils suspects et les juifs en général anticipent à échelle moindre les massacres perpétrés par les nazis lors de la guerre mondiale suivante.

En été 1937, la fille posthume de Jurgis Smolskis, Jurgita, crée cet album de voyage – tel un reportage illustré sur la vie dans la patrie de son père. Pour sa mère, ce devait être la dernière rencontre avec la Lituanie.

Quatre ans plus tard, près d’un dixième des habitants du pays sont massacrés. Dans la forêt de Velniaduobė, à quelques kilomètres de Rokiškis, plus de trois mille enfants, femmes et hommes des localités de la région sont tués par des compatriotes, complices actifs des SS. Une page parmi d’autres sur le site du musée juif de Vinius, une inscription discrète au lieu-dit Fosse du Diable, une statistique enfouïe sous des mémoires sélectives, contemporaine de millions de vies fauchées dans l’épouvante.

À l’occasion du centenaire de la mort de mon grand-père, une stèle est inaugurée près de Pakriaunys au nom des descendants de Belgique, J’ai participé à la cérémonie locale en prononçant ce discours en lituanien avec version française et anglaise.

(Smalstys, nom traditionnel en lituanien, fut inscrit Smolski dans le registre du curé polonais, en 1881)

Depuis la fin du 19ème siècle, une renaissance culturelle florissait, avec des prénoms en hommage aux grands-ducs médiévaux Gediminas, Kestutis, Vytautas …

Kamajai est une bourgade de Haute Lituanie (Aukstatija ), autour d’un marché où les agriculteurs lituaniens échangeaient leurs produits avec ceux des artisans et commerçants juifs présents depuis le moyen-âge, les Litvaks.

En 1905, les habitants de tout l’empire russe se soulevèrent pour la liberté. À Kamajai, ils créèrent une “république”, signifiant qu’au delà des origines, ils désiraient vivre en citoyens.

La réaction, entre autre la milice antisémite Centurie noire, tenta de fomenter un pogrome, provocation classique pour détourner le mécontentement populaire. L’amalgame juif/capitaliste/socialiste avait été récemment formalisé par un texte confectionné vers 1900 par la police du tsar et encore utilisé de nos jours par des racistes incultes, Les Protocoles des Sages de Sion. En concertation avec des représentants de toutes les communautés, Jurgis Smolskis organisa l’autodéfense et désamorça la tentative. En représailles de son action révolutionnaire, les cosaques détruisirent la maison familiale.

Maryte Smalstyte, soeur de Jurgis, tenant une revue culturelle en langue lituanienne, imprimée en Prusse orientale. Photo prise vers 1907.

Lors de mon premier voyage en Lituanie en 1962, avec des cousins de Freda, faubourg de Kaunas, nous fêtons les noces d’or de ma grand-tante.

Arrêté, évadé, pourchassé par la police du tsar, Jurgis s’exila en Europe occidentale. Vers 1910, aux cours de l’Université nouvelle de Bruxelles, il rencontra Germaine Geelens, institutrice et pédagogogue d’avant-garde d’origine verviétoise. En été 1914, le déclenchement de la guerre mondiale les surprit en Lituanie, où Jurgis était revenu avec sa compagne belge. Quand les pays baltes furent occupés par l’Allemagne, ils se retrouvèrent réfugiés à l’intérieur de la Russie. Arrêté fin 1916, Jurgis put survivre aux dures conditions carcérales grâce au soutien de “Maine”. Libéré par la révolution démocratique de février-mars 1917, il anima à Moscou les actions humanitaires et patriotiques des dizaines de milliers de réfugiés lituaniens. Ma future grand-mère donnait des leçons de français. Pendant l’hiver 1917-1918, ils survécurent en mangeant des pommes de terre gelées.

Après l’armistice de Brest-Litovsk entre la Russie des Soviets et l’Empire allemand, le couple rentra en Lituanie, bientôt formellement indépendante sous occupation allemande. Fin 1918, Jurgis Smolskis devint secrétaire du comité révolutionnaire de Rokiškis, travaillant aux fondations d’un enseignement et d’un état civil laïcs.

La réaction sanguinaire des “blancs” contre les “rouges”, plongea les pays baltes dans des guerres civiles – évoquées par Marguerite Yourcenar dans sa nouvelle de 1939 Le coup de grâce.

Comme celui des différents partis et communautés, le souvenir posthume de mon grand-père en Lituanie est instrumentalisé, dans une géométrie variable et réversible.

  1. Croix dans les bois avec date du décès, photo de 1937.
  2. Cimetière d’Obeliai, ère soviétique
  3. Combattant pour l’indépendance de la Lituanie, tombé lors des tragiques événements de 1919 – Cérémonie vers 2009. C’est dans cet enclos que la stèle ci-dessus a été inaugurée en 2019.

Entre 1926 et 1940, la gauche était pourchassée et la terreur blanche de 1919 qualifiée de Guerre d’Indépendance face aux bolcheviks. Le pacte germano-soviétique d’août 1939 livre les pays baltes à Staline. En été 1940, ils deviennent républiques soviétiques. À la mi-juin 1941, des dizaines de milliers de Lituaniens sont déportés vers la Sibérie. Le 22 juin, l’invasion nazie submerge le pays en quelques jours.

Le déchaînement meurtrier de l’été 1941 ressemble au génocide rwandais de 1994, que j’ai tenté de documenter alors dans un livre (1). Quand en 2001 je visitai le Rwanda avec des amis de la région, les mille collines et les lacs merveilleux camouflaient des charniers que le reste du monde commençait à reconnaître. La population était divisée entre rescapés, orphelins soutenus par le régime en place, et familles de suspects emprisonnés par dizaines de milliers. Sous la cordialité, tant de non-dits et de regards vagues.

L’ambiance lituanienne plus réfrigérante m’a semblé aussi, en 2019, receler des placards pleins de cadavres abstraits. La mémoire nationaliste semble focalisée sur les “partisans” et les déportations de masse sans distinction d’âge et d’origine, commises par le régime soviétique en 1940-41 et 1945-53, vers la Sibérie où des dizaines de milliers de victimes sont mortes de faim et de froid. Elle semble nier ou oublier que les Litvaks victimes des nazis étaient aussi des Lituaniens !

Au retour de l’Armée rouge en 1944 et jusqu’aux années 1950, les Frères de la Forêt qui prennent le maquis sont traqués par des divisions entières du NKVD (police politique) comme bandits fascistes. Le régime “communiste” honore formellement les victimes juives des nazis comme “citoyens soviétiques”.

Après la mort de Staline, les dirigeants fantoches de la Lituanie annexée à l’URSS se cherchent une légitimité locale et des précurseurs. La fille du révolutionnaire de gauche, Jurgita Smolski, est reçue officiellement en Lituanie à partir de 1962, avec son fils adolescent. La presse communiste diffuse leur représentation dans des cérémonies locales avec bouquets de fleurs, discours et parterres de pionniers à foulards rouges. Ma mère publie en 1967 une biographie romancée de son père, Mano tevas. Le traducteur, Vytautas Kauneckas, est une victime des déportations staliniennes de 1948. Il fait partie du millier de Lituaniens reconnus, logtemps après “juste parmi les nations” pour avoir sauvé des compatriotes juifs, au risque de sa vie.

En 1990, les communistes locaux se convertissent en sociaux-démocrates et participent aux manifestations pacifiques pour le rétablissement de l’indépendance. Mon grand-père est alors honoré comme patriote, à l’instar des partisans antisoviétiques dont les tombes sont restaurées dans les bois.

Les stèles pour les victimes juives balisent d’autres itinéraires discrets, essentiellement sous-traités à des associations israéliennes malgré la présence de quelques milliers de citoyens lituaniens juifs, survivants ou descendants.

Ainsi, nous avons affaire à des mémoires multiples et apparemment opposées. Ceux qui ont été sauvés à l’arrivée des soldats de Staline et ceux, rencontrés aussi en Europe occidentale, qui osent appeler Hitler un moindre mal. Ceux qui déposent une gerbe au monument pour les partisans lituaniens, voisinant parfois avec un mémorial plus ancien aux libérateurs du nazisme, orné de l’étoile rouge et en caractères cyrilliques. Comme à Palanga, la station balnéaire où rien ne témoigne de l’horeca d’avant guerre essentiellement juif et massacré sur la plage en été 1941, et qui reste très prisée aussi des villégiateurs russes.

Les Lituaniens, avec une population en baisse par dénalité et émigration, et un taux de suicide parmi les plus élevés, sont étonnamment frileux à l’égard des demandeurs d’asile, quelques dizaines admis au compte-gouttes depuis la “crise migratoire” de 2015. Oubliant que leur pays a produit des centaines de milliers de réfugiés en 1944-45, outre les expatriés économiques en temps de paix.

Dans cette ambiance contrastée, je n’ai pu me dispenser d’un certain malaise, comme si j’honorais des résistants antinazis dans des rues commémorant des collabos. Ce qui peut arriver aussi en Belgique. Je marque le coup, en tant qu’Européen d’ascendances diverses.

Les photos de cette page proviennent d’archives familiales, constituées par Germaine Geelens. Une cinquantaine de ces reproductions ont été présentées à l’exposition du centenaire, à la bibliothèque communale de Kamajai le 6 juillet 2019. Je remercie les habitants pour leurs cadeaux symboliques, pain traditionnel (3,5 kg !) drapeau de la République de Kamajai récemment restaurée, médaille, diplôme posthume à Jurgita Smolski , banquets gastronomiques …

Michel Majoros

Le paysage lacustre qui couronne ce site pourrait provenir d’un peu partout en Europe du nord. Le peintre : Henri Weissenhoff – Veisenofas (1859-1922), [biographie en anglais] est né au domaine de Pakriaunys avant que sa famille polonaise ne fût exilée en Sibérie par les autorités russes. En 1919, le manoir était l’antre d’un état-major formé dans les académies du tsar et son “tribunal” qui exerçaient la terreur blanche.

(1) HELBIG, D., MAJOROS, M., MARTIN, J., Rwanda, Documents sur le génocide, préface de Maxime STEINBERG, Éd. Luc Pire, 1997.

Sur le génocide des juifs en Lituanie, et l’implication du bourreau de mon grand-père : remarquable synthèse de Alfonsas EIDINTAS, Jews, Lithuanians and the Holocaust, Versus Aureus, 2003.

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